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GRETA THUNBERG,l’icône verte …

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greta
par  Robert Marty

Greta Thunberg , une adolescente suédoise de 16 ans, a surgi dans l’écologie d’une façon tout à fait inattendue, devenant en peu de temps ce que l’on appelle aujourd’hui une icône. C’est un sujet sémiotique par excellence et nul doute qu’au milieu des tumultes, adhésions ou rejets violents de sa personne, la sémiotique marque son utilité pour appréhender ce phénomène avec exactitude et sans passion. Sa biographie Wikipedia[1] contient tous les éléments indispensables, y compris les plus récents (sa réception à l’Assemblée Nationale du 23 juillet dernier) pour que rien ne soit laissé dans l’ombre. Mais nous verrons que son contenu est de peu d’importance, sauf à alimenter des polémiques furieuses tout à fait anecdotiques.

De la clarté sur les icônes

Un titre est un apéritif, disait Roland Barthes, on ne le répétera jamais assez. Il en résulte une obligation de clarté sur son contenu vis-à-vis du lecteur et la polysémie du terme icône nous y oblige. On commence par dresser la courte liste des acceptions du terme qui comprend, par ordre d’arrivée dans la langue :

L’icône religieuse qui dans l’église d’Orient est une peinture sur bois rehaussée de pierres et de métaux … elle a une forte valeur symbolique et sacrée pour cette communauté.

L’icône, un signe peircien, détachée des conditions théoriques de sa définition selon le sémioticien américain, et universalisée, en compagnie de l’indice et du symbole, comme la première et plus banale partition des signes qui soit. Cela nous obligera à une certaine remise en ordre, non pas destinée à la rendre à son propriétaire et à ses disciples -dont votre serviteur- mais parce qu’elle va se révéler éclairante sur l’affaire qui nous occupe, à savoir le fonctionnement sémiotique, la valeur-signe, du phénomène Greta Thunberg. De ces trois types de signes (obtenus par l’une des trois trichotomies du signe triadique)[2] l’icône, en première analyse, est celui qui représente quelque chose par « ressemblance » ou « analogie », plus précisément au moyen de caractères qu’il partage avec cette chose. Et comme dans tout signe c’est la perception-sélection de ces caractères qui produit la présence de la chose représentée à l’esprit de tout interprète, lequel a préalablement intériorisé une connexion. On rentre alors dans le champ de la phénoménologie ou des sciences de l’esprit.

Enfin il y a « l’icône culturelle », un concept récent mais le plus souvent utilisé amputé de son adjectif, ce qui engendre un certain bruitage cognitif dans lequel on repère vaguement qu’il y a pêle-mêle du symbolique, de l’existant et de l’émotionnel « collectif », combinés on ne sait trop comment.  La définition qu’en donne Wikipedia[3] en témoigne :

« Une icône culturelle est, selon Denis Meyer, une figure emblématique qui joue un rôle essentiel dans la construction et le maintien de l’imaginaire social et de l’identité collective1. Ce peut être un symbole, un logo, une photographie, une personne, un nom, un bâtiment ou encore une image. Cette icône est facilement reconnaissable et représente généralement un objet ou une idée qui a une signification importante pour un large groupe culturel. Il a, pour un groupe donné, un statut particulier de symbole d’un lieu ou d’une période historique particulièrement remarquable, importante ou aimée. »

Lorsqu’il s’agit d’une personne, on y trouve une liste manifestement non-exhaustive (quid de Mandela, Dreyfus, Jean Moulin, Martin Luther King, Gandhi et de tant d’autres ?) :

« Che Guevara, Madonna, Jim Morrison, James Dean, Marilyn Monroe, Tupac Shakur, John Lennon, Michael Jackson, Frank Sinatra, Bob Marley, Elvis Presley, Kurt Cobain, Mohamed Ali, The Beatles, Elizabeth Taylor, Walt Disney– ce sont des noms qui refusent de disparaître. Aucun fossé entre les générations ne peut faire baisser leur popularité. Ils resteront toujours un symbole de la jeunesse. Arthur Rimbaud, à travers la photographie de Carjat, est une icône culturelle française de la jeunesse rebelle. »

Pour clarifier tout cela je ferai appel à la notion « d’icône supérée » introduite par le philosophe et sémioticien (peircien) allemand Max Bense[4] (que j’ai bien connu). Très simplement il s’agit d’une icône au sens peircien rappelé ci-dessus qui devient l’objet d’une convention sociale,  ce qui  modifie la connexion avec la chose représentée. L’icône de départ est dès lors réinterprétée comme symbole et peut même prendre des valeurs-signe proches du sacré. Et c’est ici que l’approche peircienne prend toute sa valeur. En effet, les trois catégories de signes icône-indice-symbole précitées ne constituent pas une tripartition des signes comme on peut le croire naïvement, mais une trichotomie selon les trois catégories universelles de Peirce, c’est-à-dire qu’elles sont « encapsulées » de la manière suivante :

-         Tout symbole (une convention sociale, une loi) présuppose au moins un indice (des existants et des faits qu’il gouverne)

-         Tout indice présuppose au moins une icône (en tant qu’existant ou fait il en actualise les caractères qui font d’elle une icône)

On voit qu’on va pouvoir mettre de l’ordre et donc de la clarté dans la constitution d’une icône culturelle. Cela consistera tout simplement, du point de vue formel, à prendre acte de la « remontée », depuis la sphère des caractères de l’icône -liés à des émotions collectives- jusqu’au symbole, à travers des existants ou des faits.

L’icône verte

Considérons maintenant l’ascension de Greta Thunberg. On a le sentiment immédiat que tout est dit dans ce qui précède. En effet, si le terme « ascension » aurait auparavant été reçu comme « ascension sociale » banale, maintenant on voit qu’il s’agira avant tout d’une « supération », au sens benséen, d’une adolescente d’apparence ordinaire, une banale icône de la jeunesse, au rang d’icône culturelle pour une communauté facile à identifier, car elle est parfaitement constituée et même sacralisée par la société de consommation, à savoir la jeunesse. C’est une ascension sémiotique, soutenue évidemment par une ascension sociale car il est clair que des forces l’ont poussée, financée, « coachée ».

Examinons les caractères et leur cheminement :

-         Une adolescente un peu quelconque ; ses caractères physiques ne s’opposent pas à faire d’elle une représentante de sa classe d’âge.

-         Ses tresses, son visage rond, son regard un peu malicieux, rappellent l’enfant qu’elle a été … en faisant moins que son âge, elle crée un large intervalle entre âge réel et âge apparent qui étend sa capacité à représenter.

-         En s’installant à l’âge de 15 ans devant le Parlement suédois pour protester contre l’inaction face au changement climatique malgré l’urgente nécessité d’agir, elle produit une transgression majeure.  Ce n’est pas la fonction d’une adolescente, tout juste sortie de l’enfance, de faire ça … L’évènement possède la saillance suffisante pour intéresser les médias suédois et évidemment les réseaux sociaux … Il est difficile de penser qu’un dispositif de greenwashing du capitalisme l’aurait mise là … mais cela importe peu … le processus d’iconisation sémiotique a démarré …c’était un premier moteur … à ce point c’était objectivement une offre marketing sauvage, sans étude de marché préalable …

-         Ces caractères réunis offrent une possibilité combinatoire : jeunesse candide, anxiété générée par le dérangement climatique, palinodies des responsables politiques, scepticisme voire négativisme affiché par certains, mettent le feu à la plaine et mobilisent les jeunes dans des actions qui n’appartiendront qu’à eux, par millions, dans plus de 120 pays … Greta Thunberg, par cette transgression générationnelle, fait monter à la surface un déjà-là dans l’impensé social sous-jacent. Cela fait prise d’un coup. Cela ressemble au phénomène de surfusion de l’eau[5] (qui peut rester liquide jusqu’à -48°et se solidifier brutalement quand intervient une perturbation). Greta Thunberg est le petit élément perturbateur qui provoque la prise, en l’occurrence la prise de conscience de la jeunesse comme catégorie sociale dont tout élément est concerné au même titre qu’elle. Elle en devient l’emblème ou « symbole singulier » … autrement dit l’icône verte, « supérée ».

-         Dès lors l’institutionnalisation de l’icône ne cesse de se renforcer grâce aux adoubements successifs des institutions les plus prestigieuses …et l’installe définitivement dans les livres d’histoire à venir. Il ne reste plus qu’à constater …

-         Qu’il y ait dans cette trajectoire des interférences qui visent à une sorte de « verdissement par contact » ne fait pas de doute. Comment pourrait-il en être autrement ? Mais elles valident de facto le statut d’icône verte.

De l’inutilité des polémiques et de l’inanité des attaques …

Allez donc dans les médias proclamer que la Tour Eiffel n’est qu’un de tas de ferraille témoin des débuts de l’ère industrielle érigée à la gloire des maîtres de Forges …  que Che Guevara, mis à la tête d’un tribunal révolutionnaire se comporta comme un bourreau assoiffé de sang, et qu’à  ce titre il doit être dénoncé et sorti de l’Histoire …ou que Marylin Monroe, une écervelée dont abusaient les célébrités de son temps, doit être soustraite aux yeux des jeunes filles en fleur … Aucun pamphlet, aucune dénonciation furieuse telle celle de Michel Onfray  dans l’OBS[6] du 24 juillet, aucune insinuation sur les manipulations d’arrière-plan de sa famille en mission pour le Grand Capital n’ébranlera le socle de la jeune statue de la jeunesse … bien au contraire elle en sortira renforcée. On ne peut lutter contre les symboles qu’avec des symboles … question  de niveau …imaginez que vous devrez intervenir sur un ensemble de dizaines voire de centaines de millions jeunes individus qui ont intégré Greta Thunberg dans la construction de leur vision du monde à venir alors qu’il faudrait agir sur l’étiquette attachée à cet ensemble, sur laquelle s’inscrit, dans toute les langues : « jeunesse très anxieuse de son avenir » …

To late !

 

 

 

 


[2] Pour de plus amples détails sur ces distinctions au cœur de la sémiotique de Peirce on peut se reporter à mon introduction à la sémiotique http://www.semiotiquedure.online/, pour la sémiotique peircienne à la zone http://www.semiotiquedure.online/99FR/s045.htm et pour les spécialistes à « The trichotomic machine »Semiotica, vol. 2019, no 228,‎ mai 2019, p. 173-192 (ISSN 1613-3692).

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2 Commentaires

  1. Popov

    6 septembre 2019 à 20 h 51 min

    Adolf Hitler est donc une icone puisque il est pas prêt à disparaitre avant très très longtemps mais de quoi pour vous ?

    Ceci m’a interpellé et je suis étonné qu’il y soit pas cité …
    « Che Guevara, Madonna, Jim Morrison, James Dean, Marilyn Monroe, Tupac Shakur, John Lennon, Michael Jackson, Frank Sinatra, Bob Marley, Elvis Presley, Kurt Cobain, Mohamed Ali, The Beatles, Elizabeth Taylor, Walt Disney– ce sont des noms qui refusent de disparaître

    Certe à lui tout seul il a conqui outre le titre d’icone mais aussi la loi de Godwin.

    Bref les méchants et gentils peuvent atteindre le status d’icone.

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  2. pragmacom

    6 septembre 2019 à 21 h 29 min

    Oui à toutes vos interrogations … il y en a bien d’autres …

    Répondre

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